Que ce soit lors de mes résidences ou lors de mes participations à des expositions, je sollicite d’autres artistes afin que nous travaillions ensemble. Allant du duo au groupe de 14 auteur·es – le maximum à ce jour –, les collectifs éphémères que je fonde rassemblent des personnes de statuts et de générations différentes. Ainsi, bien que principalement constitués d’artistes professionnel·les, ces groupes accueillent également des artistes amateur·es et des étudiant·es. Les relations interpersonnelles entre les personnes invité·es sont, elles aussi, variées : je travaille autant avec des artistes que je ne connais pas que des artistes dont je connais uniquement la pratique, ou encore avec des ami·es de longue date ; certain·es invité·es se connaissent entre eux·elles, sans toutefois me connaître, quand d’autres font un saut dans l’inconnu et découvrent tout le monde.

Chaque groupe est constitué en réaction au contexte qui m’entoure et dont j’essaie de m’imprégner – une résidence dans une école d’art plastique municipale dans une région que je ne connais pas favorisera le travail avec des artistes amateur·es et des inconnu·es tandis qu’une exposition à Toulouse, la ville dans laquelle j’ai passé mon diplôme, me mènera plus aisément vers des artistes dont je connais déjà le travail et des ami·es.

Les invité·es sont principalement choisi·es par affinités artistiques : je fais en sorte de rassembler des pratiques qui partagent des points communs, qu’ils soient formels ou conceptuels. Il s’agit de former une sorte de constellation – tant dans sa définition astronomique, mes invité·es brillant évidemment de mille feux, que dans une définition plus prosaïque : “un ensemble de choses abstraites ayant entre elles une certaine relation”.

Une fois le groupe formé, je m’éloigne de la position d’organisateur pour me rapprocher de celle de peintre : la dimension para curatoriale – comme la nomme l’artiste Jagna Ciuchta à propos de sa propre pratique – est mise de côté et il me revient alors de trouver ma place dans ce groupe d’artistes qui se rencontrent. Mon rôle n’est pas celui d’un chef d’orchestre qui viendrait proposer une partition aux invité·es. Dans ces groupes toutes les décisions sont prises collégialement : nous décidons ensemble de ce que nous allons réaliser et comment nous allons le réaliser. Ici, il est question d’expérimentation, de tâtonnement, de flou, non d’un projet monolithique dans lequel tout serait d’ores et déjà prévu. Il s’agit d’aménager l’imprévisible.

Car ma voix n’est pas prépondérante et il arrive que je convie des artistes pour un pan spécifique de leur pratique mais que le groupe décide de partir dans une toute autre direction. La co-construction et l’empirisme sont ainsi au cœur de ma pratique. Chaque groupe avec lequel je travaille invente ses propres modes de fonctionnement et de
production, allant de la juxtaposition d’œuvres, que nous aurions réalisées chacun·es dans notre coin, à la création d’œuvres collectives réalisées en co-production et dans lesquelles il n’est plus possible de déceler les interventions propres à chacun·e. Entre ces deux voies bien distinctes se trouvent tout un tas de nuances, plus ténues, qui viennent enrichir et complexifier les possibilités de travail qui s’offrent à nous.

Tout comme chaque artiste applique, ou non, les méthodes proposées par le groupe et se laisse plus ou moins guider vers de nouvelles manières de travailler. Car la position d’auteur·e omniscient·e vis-à-vis de sa propre pratique est mise à mal, questionnée, reconfigurée. Mon autorité se dissout et j’abandonne la paternité unique de mon travail : mes expositions personnelles deviennent collectives et mes œuvres deviennent collaboratives et/ou collectives. Outre le fait d’avoir mené ma pratique picturale vers la vidéo ou encore la sculpture, cette manière de travailler est performative. En effet, les œuvres étant réalisées in situ et en vue d’un moment de monstration au public, le laps de temps est généralement très court. Cela doit être fait, bien ou mal.

La réalisation finale n’est d’ailleurs pas ma préoccupation principale. Il n’est pas uniquement question des œuvres que nous créons et installons, mais de tout un projet qui démarre lors de la constitution du groupe et s’arrête parfois après l’exposition. Je cherche à créer une expérience commune qui permet autant aux artistes participant·es qu’aux spectacteur·rices de s’interroger sur des questions comme : comment faire communauté à partir d’un ensemble de singularités ? qu’advient-il lorsque l’on met entre parenthèse notre tendance à la hiérarchie ? qu’est-ce que l’autogestion engendre par rapport à un fonctionnement pyramidal ? Mes questionnements sur le statut de l’artiste, sur l’autorité et l’auteurité déteignent également sur mes invité·es et sur les regardeur·euses : le statut des œuvres devient équivoque.

Enfin, ces invitations me permettent d’emprunter – avec leur bénédiction – le pouvoir décisionnaire d’un jury ou d’un·e commissaire d’exposition. Il s’opère alors un renversement de l’autorité, je “court-circuite” les modes de sélection et réalise un programme dans le programme. Que ce soit lorsque j’invite d’autres artistes à partager mes conditions de résidence ou lorsque nous créons, avec mes invitée·s, une exposition dans l’exposition.

Je cherche à m’affranchir du « je » et de l’occupation personnelle de l’espace d’exposition, désacraliser l’œuvre et l’auteur·e ainsi que proposer une autre manière de faire dans un système en crise dans lequel la concurrence et l’individualisme sont de plus en plus exacerbés.