Mettre la peinture à disposition

On pourrait croire qu'Emmanuel Simon pratique la peinture comme un peintre. Tout y est, ou presque, pour que l'image apparaisse : toile, peinture à l'huile, et reconnaissance d'un espace pictural autant qu'il est visuellement architecturé mais vide de tout élément de décor et de personnage, de toute action. Cela pourrait s'arrêter là : la peinture peut bien être une image manquante. Face à ces absences, on pressent pourtant la potentialité d'une représentation supplémentaire : c'est en effet lorsque le point de vue choisi vient à être représenté en fonction du contexte de réalisation de la peinture, que l'acte pictural peut encore avoir lieu. C'est là un protocole constant : les conditions des situations de travail, un lieu d'exposition souvent, déterminent le programme de la peinture qui devient une scène à habiter, à augmenter. En cela, il s'agit pour la peinture de trouver, doublement, sa place. Car à l'espace bidimensionnel et perspectif premièrement construit à grands traits, s'ajoute la disponibilité de cet espace à partager qui consent à l'intervention d'un artiste invité. Nu et neutre comme la galerie d'un white cube, cet espace est conçu comme le point de départ d'une co-conception par délégation, d'une oeuvre qui dépasse le geste du premier auteur : tandis que la part d'autorité de celui-ci s'abandonne volontiers dans l'avenir incertain de la réponse qu'implique cette "carte blanche" adressée à un second auteur qui s'en empare selon des opérations à chaque fois différentes - de la superposition d'un nouvel objet pictural au recouvrement et à l'intervention au sein de l'espace préparé, jusqu'à l'association de formes en-dehors de cet espace -, l'intérêt de la sollicitation réside assurément dans la mise en dialogue des signatures. D'ailleurs, le titre de chaque peinture élargie ainsi réalisée procède du nom de l'artiste invité, soulignant que l'acte de la peinture autant que celui qui en est porteur sont à considérer comme les sujets de la contribution. Initiée depuis 2014, cette démarche d'ouverture de la toile à d'autres mains répond à un impératif qui oblige souvent les jeunes artistes, hors de l'environnement de l'école, à inventer les occasions de leurs collaborations. Par ailleurs, en abandonnant progressivement la prise en charge individuelle de l'acte de création jusqu'à son terme, Emmanuel Simon poursuit une pratique paradoxale, à travers laquelle l'addition procède d'une soustraction, autant qu'il contribue au dépassement du métier de peintre vers un champ où l'artiste devenu intermédiaire revendique moins son savoir-faire personnel que son souci de laisser-faire et de voire-faire l'autre.

Mickaël Roy pour la revue offshore #41